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Le bûcheron avait quitté fort Gob tôt le matin. Il s’était enfoncé plus que d’habitude dans la forêt, étant à la recherche d’une essence particulière que l’on ne trouvait que dans une certaine zone au nord de fort Gob. Alors qu’il approchait de son but son regard fut attiré par un scintillement sous les frondaisons. Intrigué il s’avança, prudemment, car la région restait malgré tout dangereuse. Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir le cadavre d’un homme, en partie dévoré. A son cou un médaillon métallique reflétait par moment les rayons du soleil. Au côté de l’homme, un sac de cuir. Le bûcheron se baissa et le ramassa. A l’intérieur il trouva des outils d’écriture, une sorte de carnet de voyage et des petits objets artisanaux simples.

Après avoir enterré le cadavre de l’homme, le bûcheron s’assit au pied d’un arbre et ouvrit le carnet de voyage. Il commença à lire.

Carnet de voyage de Farez Al Mahdi

Je viens de débarquer à La Baie. J’ai entendu tellement d’histoires et de légendes sur les merveilles que l’on trouve sur le nouveau continent que j’ai décidé d’en découvrir les mystères.

Après quelques jours de repos à La Baie je me suis mis en route pour le Nord et ses régions inconnues. Mon passage au fort Gob m’a permis d’en apprendre un peu plus sur les dangers qui me menaçaient si je continuais mon voyage. Malgré les avertissements des colons je décidais de continuer et après une nuit de repos reprenait ma route. Accompagné d’une mule pour transporter mes affaires je commençais donc mon fabuleux périple.

Je décidais de me rendre dans les terres des elfes du Grand Nord. Jamais personne ne les avait encore rencontré. Je serais le premier.

Je voyage depuis maintenant plusieurs mois et je n’ai rencontré aucune créature intelligente. Me nourrir ne me pose pas de problèmes, le gibier abonde. Je dois juste me méfier de certaines créatures sauvages. Je suis au pied des montagnes. L’hiver arrive et je dois les traverser avant qu’il ne fasse trop froid.

J’ai réussi à traverser les montagnes. Jamais je n’aurais cru que ce put être si difficile et pénible. Le froid peut être terrible. Ma mule n’a pas survécu. J’ai du abandonner une partie de mon équipement.

J’erre maintenant depuis deux semaines dans la forêt et je n’ai toujours rencontré aucun elfe. Je me demande s’ils existent vraiment ou si ce n’est qu’une légende. A moins qu’ils ne souhaitent pas que je les trouve. Je ne sais même plus depuis combien de temps j’ai quitté fort Gob.

Une étrange créature humanoïde est apparue devant moi. Malgré son air menaçant et la lance qu’elle tenait je n’ai pas eu le sentiment d’être en danger. Il était couvert d’une fourrure brune et son apparence me faisait penser à un grand félin qui se serait tenu sur ses pattes arrière. Ses mains et ses pieds semblaient équiper de griffes rétractiles. Etais-je en présence de l’un des légendaires hommes-chats qui auraient émigré de l’ancien continent il y a des siècles ?

L’homme-chat ne s’est pas montré agressif mais il m’a forcé à le suivre, ou plutôt à le précéder jusqu’à son village. Nous marchâmes pendant environ une heure avant d’arriver à destination. Je dois bien avouer que si mon guide n’avait pas été là j’aurais pu passer cent fois à côté du village sans le voir. Les huttes qui constituent l’habitat des hommes-chats sont perchées dans les arbres et se confondent si bien avec leur environnement qu’un œil non averti n’aurait aucune chance de les remarquer.

Cela fait maintenant 8 jours que je vis parmi les hommes-chats. Ce peuple est magnifique. On pourrait les croire agressifs, mais non. Ce sont avant tout des chasseurs et des cueilleurs. J’ai commencé à apprendre leur langage et pour l’instant nous communiquons par signes et grâce à quelques mots et expressions que j’ai apprises.

Le chef de ce village, ou plutôt de ce clan nommé Shinto, se nomme Shao. Il est marié à la guérisseuse, Khila. Ils ont 5 enfants, trois fils et deux filles. Le clan doit comporter environ 500 âmes.

Cela fait plus de deux mois que je vis avec les hommes-chats. Je parle de mieux en mieux leur langage. Ils sont curieux de savoir d’où je viens et comment je suis arrivé jusqu’à eux. J’essaie du mieux que je peux de le leur expliquer. Mais ils ont du mal à comprendre certaines des choses qui leur sont totalement étrangères.

Leurs huttes sont construites dans les arbres à plusieurs mètres du sol, des passerelles de bois les reliant les unes aux autres. Celle du chef de la tribu se trouve à peu près au centre de ce village dans les arbres. Lorsque l’on est au sol le village est pratiquement invisible, se fondant parfaitement dans la végétation. Toutes les générations d’une famille vivent dans des huttes construites sur un même arbre. Des hamacs tendus dans les huttes servent de lit.

Les chasseurs et les cueilleurs forment l’essentiel des membres de la tribu. Mais il y a aussi des artisans. Les enfants et les vieux constituent un groupe à part. Les plus âgés, qui ne peuvent plus chasser, participent à la cueillette ou fabriquent de petits objets et sont nourris par les autres adultes. Mais ils sont surtout la mémoire du clan et transmettent aux plus jeunes leur savoir et l’histoire de la tribu. Les hommes-chats ont une tradition orale, même s’ils ont une forme de communication écrite basée sur des griffures sur des écorces d’arbres qui leur sert à donner des indications d’orientation et de chasse. Les enfants, eux, sont l’avenir du clan et sont donc très protégés par les adultes. Mais ils doivent aussi à survivre seuls dans la forêt et à chasser.

La vie d’un homme-chat n’est pas rythmée par le passage du jour et de la nuit comme dans les civilisations de l’ancien continent. Un homme-chat peut passer la journée à dormir et chasser ou cueillir la nuit. En fait il semble qu’un individu de ce peuple ne « travaille » que lorsqu’il en a besoin. Il n’y a aucune notion d’accumulation de richesses chez ce peuple. Si des stocks de nourriture sont faits s’est uniquement en prévision de jours difficiles ou pour éviter d’avoir à chasser ou à pratiquer la cueillette dans les jours qui suivent.

D’après ce que j’ai pu en apprendre l’histoire du clan Shinto remonte à plusieurs siècles. Les ancêtres de ses membres actuels auraient traversé La Grande Mer. Mais les hommes-chats de la tribu n’ont absolument aucune idée de ce dont il s’agit. Ils savent par contre que leurs ancêtres ont affronté de terribles périls et surmontés leur peur de l’eau pour venir s’installer dans cette région et y vivre en paix, loin des guerres et des massacres. Depuis cette époque le clan a prospéré dans cette forêt, au-delà des montagnes, près des terres des elfes du Grand Nord. Dont je n’ai toujours rencontré aucun représentant.

Presque 6 mois que je vis parmi ce peuple étrange et fascinant. Je parle maintenant leur langue pratiquement couramment. J’ai également commencé à leur enseigner les rudiments de ma langue.

Les hommes-chats m’ont adopté. Je vis désormais comme eux, partageant leur quotidien. Je chasse avec les chasseurs, même si je ne suis pas aussi doué qu’eux. Par contre pour la cueillette je me débrouille plutôt bien. Point n’est besoin d’avoir un instinct particulier pour cueillir des baies ou des fruits. Quoique parfois, trouver les meilleurs endroits peut s’avérer difficile. Je me suis très facilement adapté à leur façon de vivre et je dois dire que passer ses journées à dormir et ne devoir s’activer que quelques heures de temps en temps a de quoi séduire.

J’ai découvert que les hommes-chats ne connaissent rien de la magie et ne semblent avoir aucune affinité avec elle. Aucun de ceux que j’ai rencontré n’avait le moindre don magique. Du point de vue religieux ce sont des animistes qui n’ont aucun dieu. Par contre ils croient que les esprits de leurs ancêtres les protègent. Ils ont des shamans qui communiquent avec les esprits des ancêtres et de la forêt. Je dois avouer que je ne saurais dire si ces esprits existent vraiment ou ne sont qu’une manifestation des dieux que nous connaissons. Mais les hommes-chats croient en ces esprits et les vénèrent. Certains esprits d’ancêtres, ayant particulièrement marqué la vie du clan, font l’objet d’un culte plus important, particulièrement chez leurs descendants.

Leurs shamans possèdent de grandes connaissances en matière de plantes, de drogues et de poisons, à l’instar de leur guérisseuse, Khila la femme du chef du clan. Le plus âgé des shamans se nomme Shandro. A cause de son grand âge il ne se déplace quasiment plus. Il a formé lui-même ses trois disciples, Sholunko, Shainro et Shirwo. Il est très respecté au sein du clan et ses conseils sont écoutés avec la plus grande attention. Son savoir est immense et il est le gardien de l’histoire du clan. Il est celui qui transmet l’histoire de la tribu aux générations suivantes et qui veille à ce que les anciens du clan transmettent leurs connaissances aux jeunes générations. Car le passé est important pour les hommes-chats. D’après leurs croyances on ne doit pas oublier qui sont ses ancêtres, ni leurs exploits. Mais les malheurs sont également riches d’enseignements et c’est pour cela que l’on doit aussi s’en souvenir.

La guérisseuse, Khila, est également un personnage important au sein du clan. Ses connaissances en matière de plantes médicinales n’ont rien à envier aux plus grands herboristes que j’ai pu rencontrer. C’est elle qui se charge de mettre au monde les bébés des femmes du clan. Son opinion est aussi respectée que celle du shaman Shandro. Elle a un disciple, Khrani, une de ses filles.

Bien que les hommes-chats n’aient aucune affinité avec la magie, ils ont au moins un don qui pourrait s’en rapprocher. Deux des membres du clan, Khetia et Shneof sont des garous. Ce changement en une créature sauvage et féroce est vu comme un don mais il semble extrêmement rare. D’après ce que m’en a expliqué Shandro, le shaman, ce don est présent naturellement chez tous les membres de sa race, mais il faut un événement puissant et souvent traumatisant pour le déclencher. Une fois la première transformation effectuée, le garou doit être éduqué afin de contrôler son don. C’est une sorte d’initiation. Je n’ai pas eu l’impression que les deux hommes-chats garous aient un statut particulier au sein de leur clan. Si ce n’est qu’ils sont considérés comme étant trois des plus grands guerriers.

Les artisans des hommes-chats ne sont pas aussi avancés que ceux que j’ai pu rencontré chez les autres peuples. Il s’agit d’un artisanat rudimentaire grâce auquel ils fabriquent des pots, des coupes, des bols et divers ustensiles de cuisine. Mais ils créent aussi de petits objets décoratifs tels des statuettes d’animaux, des masques rituels, des peintures, etc. Les artisans fabriquent également les armes dont les hommes-chats se servent (couteaux, arcs, lances, sarbacanes et propulseurs) ainsi que les pièges utilisés pour la chasse ou le matériel de pêche.

9 mois ont passé depuis mon arrivée. La vie du clan est malgré tout rythmée par les saisons. Je m’aperçois que les hommes-chats font des réserves pour la saison froide où le gibier se fait rare. Ils font sécher la viande qu’ils conservent pendue au plafond des huttes ou la fument. Ils font également sécher des fruits.

Le territoire du clan est relativement vaste et les hommes-chats ne permettent à aucun étranger de venir y chasser. Depuis que je vis avec eux je ne les ai pas vu une seule fois entrer en conflit avec un autre peuple. Je ne les ai d’ailleurs vu contacter aucun autre peuple.

Périodiquement des fêtes sont organisées pour célébrer les esprits des ancêtres et de la forêt et les remercier de la protection qu’ils accordent au clan. Mais d’autres occasions sont aussi prétexte à faire la fête : mariage, naissance, chasse ou récolte particulièrement exceptionnelle, passage à l’âge adulte d’un jeune, etc. Lorsqu’un membre du clan meurt son corps est déposé sur un bûcher funéraire. Le shaman invoque ensuite les esprits protecteurs du clan pour qu’ils accueillent l’esprit du défunt et l’aident dans sa nouvelle vie. Finalement le feu est mis au bûcher. Le clan se réunit ensuite pour se rappeler le défunt dont la vie fera désormais partie de l’histoire de la tribu. Son esprit sera désormais vénéré par les vivants et les générations futures.

Cela fait maintenant près d’un an que je vis parmi le clan Shinto. Je n’ai presque plus de quoi écrire. Il va être temps pour moi de repartir pour retrouver la civilisation. Mais je reviendrais car j’ai encore beaucoup à apprendre de et sur ce peuple.

Mon départ a été salué par une grande fête. Les hommes-chats m’ont offert des cadeaux, mais également des vivres et des peaux pour me protéger du froid la nuit. Je dois maintenant retraverser les montagnes.

Ma traversée des montagnes ne s’est pas bien passée. J’ai fait une chute et je me suis foulé la cheville. Je marche difficilement. Mais je ne peux m’arrêter et attendre que ma cheville guérisse, je ne survivrais pas. Je me suis fait une attelle et je m’aide d’un bâton pour marcher.

Cela fait des jours que je marche et ma foulure ne guérit pas. J’ai même l’impression que cela empire. J’ai de plus en plus de mal à marcher. Je me demande si j’arriverais à fort Gob. Je suis de plus en plus fatigué.

J’ai de nouveau fait une mauvaise chute. Mon pied foulé s’est pris dans un trou et ma jambe est cassée. Je ne peux plus avancer. Je sais maintenant que je vais mourir. J’espère juste que quelqu’un trouvera mon journal intact. Il est mon leg à la civilisation sur le peuple des hommes-chats.

Je n’ai plus de forces. Je sens bien que des fauves sont à l’affut, attendant que je sois trop faible pour me défendre. Ces mots sont les derniers que j’écris. Je ne regrette qu’une chose, n’avoir pu retourner parmi le clan Shinto.